Un homme, une vache, une vie effacée
- Sophie Dubois
- il y a 3 minutes
- 3 min de lecture
Il y a des phrases qui vous restent, sans qu'on sache toujours pourquoi. Il y a des années, en parcourant un acte de mariage de 1824 (AD77, 6E323/26) j'ai lu cette ligne : « Fils mineur quant au mariage seulement, de Jean Billon, dont le décès est présumé, attendu une absence de plus de seize années sans interruption. »
Un homme disparu. Une famille qui s'en était toujours tenue là. Et moi qui ne pouvais pas m'y résoudre.

Le point de départ
Jean Louis Baptiste Billon est né le 23 janvier 1769 à Longueville, un petit hameau de Seine-et-Marne. Il perd sa mère à deux ans, grandit auprès de son père et de sa belle-mère, devient berger, puis boucher. Il épouse Catherine Bridou en 1792. Le couple aura cinq enfants qui survivront.
La vie n'est pas facile. On le devine entre les lignes des registres, les métiers qui changent, les naissances suivies parfois de courts deuils, cette angoisse silencieuse des familles pauvres qui ne se raconte jamais directement dans les actes, mais qu'on sent affleurer.
La nuit du 30 juin 1808
Ce soir-là, Jean Billon quitte Sognolles-en-Montois pour Meigneux. Il connaît bien les lieux, il y a été berger, deux ans durant, chez Jean-Baptiste Roger, cultivateur. Il attend, caché sous une voiture dans un hangar, que la maisonnée s'endorme. Puis il escalade un mur, entre par une lucarne dans la vacherie, et emmène une vache.
Il rentre chez lui vers minuit. Le lendemain matin, à quatre heures, il la tue.
Il ne s'en cache pas. Quand les gendarmes viennent le trouver, il les conduit lui-même, sans résistance, jusqu'à l’endroit où il l'avait tuée, sans résistance. Interrogé, il répond avec une simplicité désarmante à chaque question, jusqu'à celle qui compte vraiment : « Pour quel motif avez-vous pu vous déterminer à commettre un semblable vol ? »
Sa réponse, consignée mot pour mot dans le dossier judiciaire : « C'est la misère où je me trouve qui m'a déterminé à commettre cette action. » (AD77, UP51007)

Le prix de la misère
Jean Billon est arrêté, emprisonné, puis exposé publiquement sur la place de Melun, attaché à un poteau, un écriteau portant son nom au-dessus de la tête, pendant six heures, pour l'humilier aux yeux de tous.
Il est condamné à dix ans de fers (AD77, 2U504)

Envoyé d'abord au bagne d'Anvers, puis, en 1814, transféré à celui de Brest. Il y meurt le 31 décembre 1815, à l'hôpital de la chiourme, loin de chez lui, loin des siens (SHD, 2O24)

Sa famille ne le saura pas. Ce n'est qu'en 1825, dix ans après sa mort, quelques mois après le mariage de son fils Jacques Alexandre, que le Ministère de la Marine confirmera officiellement son décès à la commune de Sognolles.
Jusque-là, pour tous ceux qui l'aimaient, Jean Billon n'était pas mort. Il avait simplement disparu.
Ce que j'ai voulu lui rendre
Retracer cette histoire m'a pris des mois de recherches, archives judiciaires, registres de bagne, actes notariés. Chaque document en appelait un autre. Et à mesure que le dossier s'épaississait, ce n'était plus seulement une enquête généalogique. C'était devenu, pour moi, une façon de rendre justice à un homme que sa propre famille n'avait jamais pu pleurer au bon endroit.
Je suis allée à Brest, avec ma mère, sur les traces de ses derniers jours. Le bagne n'existe plus. Mais quelque chose, là-bas, m'a semblé important à faire : être présente, pour lui, deux siècles plus tard.
Jean Billon est mort loin des siens, sans que sa famille sache ce qu'il était devenu. Sa famille a vécu et grandi sans savoir. Aujourd'hui, son histoire fait partie de la mienne. Et je suis fière, sincèrement , de le connaître comme je le connais.
Certaines histoires disparaissent avec le temps. Pourtant, les archives permettent parfois de retrouver la trace d'une vie que plus personne ne connaissait.
→ Découvrir mes recherches généalogiques → Découvrir mes créations d'arbres généalogiques → Me contacter







Commentaires